Samedi 15 Juillet 2006
Elle et lui
SOIRÉE PORTE OUVERTE
Elle tambourine à sa porte pour lui parler. Depuis la gare, elle a suivi lui. Enquêtrice, reporter ou arnaqueuse, nul ne saurait dire qui est réellement celle qui prétend être la fille de cet homme. Qu’est-ce qui pousse cette jeune femme aussi déterminée que troublante à harceler de sa présence, le soir de son anniversaire, un (presque) vieil homme, pétri d’aigreurs et pour lequel désormais « tout est fermé ». Le troisième inattendu personnage de ce huis clos pourrait être… la porte. Ne dit-on pas d’une porte qu’il faut qu’elle soit ouverte ou fermée ? Freud a souligné les résistances qui s’imposent à notre conscient pour brider, brimer, briser notre culpabilité ou nos angoisses, par exemple, et ainsi leur éviter de refaire surface. Si la porte peut rester longtemps fermée, nul n’est barricadé ad vitam aeternam et lui va l’apprendre aujourd’hui à ses dépens.
Lui, comme nous, a des choses à se reprocher, lui, comme d’autres, a beaucoup de choses à se faire pardonner, lui, comme beaucoup, a besoin ce soir là d’évacuer, de se livrer, on ne sait pas pourquoi et on ne sait pas pourquoi maintenant. Marion existe-t-elle vraiment ou est-elle le fruit d’un songe piaculaire devenu impérieusement nécessaire ? Est-elle le sursaut de la bonne conscience ? Est-elle le procureur ou le bourreau qui vient réclamer des comptes (au propre et au figuré d’ailleurs) pour des actes criminels ? Peu importe donc la filiation ou non, c’est la rencontre ici et maintenant qui va impacter le « vieux ». Pour quelle issue ?
La mise en scène de Sylvie Brignatz sert par sa sobriété académique la relation psychologique entre les personnages, nourris par une adroite direction d’acteurs. Lui, le style austère, peut plier, elle, d’apparence douce, en impose. Christine Royer, fort joli brin de fille, narquoise, parfois insolente, toute en violence contenue, sensualité animale et regard de velours, flamboie de son jeu énigmatique. C’est sur le questionnement permanent de son identité réelle que se joue pour beaucoup l’intérêt de la pièce d’Alain Gras. La cuirasse épaisse et la « rectitude de major » de Philippe Heyman se fendillent au fil du temps ; de formidable taiseux renfrogné, il devient humain et fragile. L’air de rien, le comédien amène progressivement le sentiment, ce n’est pas gagné d’avance, que ses regrets, ses errements, ses manquements, son passé, menacent de lui sauter à la gueule, comme une grenade dégoupillée maintenue depuis longtemps par un seul doigt.
Un huis clos psychologique à interprétations multiples, exhaussé par deux beaux comédiens, qui interroge sur l’imprescriptibilité de la culpabilité, le caractère insidieux du remord et les vertus pour la conscience de l’expiation et de la parole.
Stephen BUNARD
www.ruedutheatre.info
Elle et lui
Auteur : Alain Gras
Mise en scène : Sylvie Brignatz
Avec : Christine Royer et Philippe Heyman
Compagnie l’Instant du théâtre (84)
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